Au mois de décembre, j’étais complètement déconnectée. J’ai savouré, égoïstement, mes vacances en Martinique, dans le quartier familial de L’Epinay et ça m’a fait un bien fou. Pas d’ordinateur et une wifi précaire. D’ailleurs, mon compte en banque s’en est aperçu lorsqu’il a été prélevé, plus qu’usuellement, pour cause de téléchargement excessif de données mobiles.

11 ans que je n’avais pas pris l’avion. 11 ans que je n’étais pas allée en vacances en Martinique. 11 ans que je n’avais pas vu ma famille.

Je pose le pied sur le sol ; c’est comme si j’y étais venue la veille. Pourtant je remarque l’odeur de l’humidité, ce côté sucré, cette moiteur qui m’enveloppe. Le soleil, déjà, chauffe ma peau, parfois voilé de quelques nuages cotonneux. Les intonations familières de la langue Kréyol ravissent mon ouïe. J’avance en rythme sur ces airs de Dancehall et de Zouk, qui s’échappent d’une voiture de passage et me rappellent mon adolescence.

Il est 18h, la nuit s’installe. On ne voit plus que les phares des voitures dans les embouteillages. Tonton L n’a pas pris une ride, ma cousine porte toujours ses robes roses de princesse à froufrou et j’ai rajeuni de 10 ans. Certains endroits me paraissent familiers. Le chemin qui mène aux différentes maisons des membres de ma famille est resté le même, malgré l’usure du temps.

Il fait frais, c’est la campagne. Nous arrivons au morne l’Epinay, l’un des plus hauts de Martinique. Les couleurs de la case de Mamie, aujourd’hui celle de Tatie, sont vives et se marient avec chaleur et harmonie sur les meubles en bois et en osier. Jus de prune de cythère pressé, âcre, sucré et pâtés de Noël épicés ; je savoure l’instant. Le chant des grenouilles et le bruit des gouttes de pluie résonnent sur la tôle. Je suis familièrement dépaysée. Ma première nuit.

La lueur du jour passe à travers les persiennes, doucement je m’éveille. 6h30, j’entends un beuglement et des coups de marteau qui s’abattent lourdement sur un piquet ; Tonton déplace le bœuf. Il est l’heure. Je me lève, j’ouvre les portes en bois de la maison. Certaines sont plus difficiles que d’autres, gonflées par l’humidité, elles craquent, elles accrochent. Je parcours la terrasse et admire la nouvelle vue qui s’offre à moi ; la végétation est dense, riche et déborde de vitalité. J’aperçois des Sissi, j’entends le chant des tourterelles et des merles ; je m’acclimate progressivement au quotidien qui sera le mien durant un mois.

L’Epinay en famille

La vie typique de l’Epinay me plait, me détend ; elle m’anime et j’affiche un sourire niais. Ah, ces petits plaisirs du quotidien. Crier depuis la maison de Tatie A pour dire bonjour à Tonton L, qui est chez lui, quelques centaines de mètres plus loin. Le voir arriver quelques minutes plus tard avec les ignames qu’il vient de ramasser pour nous dans son jardin sauvage. C’est dimanche. De l’autre côté, mon cousin F a monté le son de la musique et part à la recherche de quelques concombres. Tatie E nous cueille une laitue de son potager et réserve des citrons verts pendant que Tatie A esquisse ses fameux pas de danse en nettoyant son jardin. Tonton D, lui, s’occupe de couper la canne et les cocos. Cette ambiance participe à donner aux fruits de la récolte encore plus d’authenticité et de saveur.

Je garde encore en tête les plats préparés. Igname, patate douce, accras de crevette ou de fruit à pain, colombo de poulet, d’agneau, côtes de porc à la moutarde, poulet grillé, curry d’agneau, soupe pays, féroce d’avocatGratin de christophine ou de papaye, pâtés de Noël à la morue, jambon de noël, thon grillé, banane jaune, daube de concombre, avocat, boudin fait maison, pâté en pot. Maracudja, carambole, goyave, pomme d’eau, mandarines, ananas, beignets de banane. De tous ces plats je me suis délectée et j’en ai de nouveau l’eau à la bouche.

Il fait bon vivre à l’Epinay. Lorsqu’il fait beau et qu’un cousin débroussaille le terrain, se libère alors une douce odeur d’herbe coupée. Grimper les chemins pentus, passer devant l’ancien garage en tôle de Mamie puis aller voir Tatie E et son délicieux gâteau à l’ananas. Sympathiser avec les anolis, s’en approcher jusqu’à distinguer les plus subtiles nuances de leur peau. Essayer, en vain, de photographier les colibris qui viennent goûter les fleurs, lors de leur visite matinale quotidienne. S’extasier devant la nature, tendre l’oreille, au loin entendre le coq où les voisins Chanter Nwel. Tourner le bouton de la radio et danser jusqu’à n’en plus pouvoir pour célébrer ces simples et purs moments de bonheur.

Même lorsque les nuages gonflent et se ternissent, que le ciel s’obscurcit et que la pluie s’abat violemment, et même lorsqu’on entend plus qu’elle et la musique qu’elle compose sur la tôle qui lui fait écho, il fait beau.

Chanté Nwel

Ah… la période des « Chanté Nwel« . J’avais quelques souvenirs des « Chanté Nwel » lorsque j’allais en Martinique régulièrement mais c’est une période qu’il faut vivre pour comprendre. Dans ma famille, au Marin, au Vauclin, à Sainte-Luce, au Robert, à Schœlcher, à Les Anses d’Arlet, j’ai été complètement absorbée par cette ambiance si chaleureuse ou se masse la population qui entonne en chœur les « Kantik » de Noël. J’ai chanté, j’ai dansé à n’avoir plus de voix et mal aux pieds.

Joie, bonne humeur, couleurs, solidarité, convivialité, humour et partage sur des airs de zouk, mazurka, biguine où valse créole. De soirs en soirs, parfois même tôt le matin où dans l’après-midi, après la Toussaint et jusqu’au Réveillon de Noël. Chez des amis, la famille, sur les places communales, ou chez les voisins, c’est une tradition qui rythme la vie aux Antilles. Les plats gargantuesques et les fameux pâtés de Noël ; des repas à s’en faire « péter le bide ». Et le spectacle du Ballet Pom’Kanel.

Martinique typique

Des routes sinueuses aux accotements incertains, à l’éclairage absent, bordées par la végétation dense et humide, agrémentée de bœufs où cabris. Le Ti’Punch du midi. Des champs de cannes et des bananeraies à perte de vue. Des arrêts de « bus » en bois si ravissants. La vie simple. La chaleur humide. Le toisement. Le boudin de chez Suzette. Les voitures aux vitres teintés avec du gros son dancehall ou hip hop antillais. Les nuages blancs cotonneux. Le Ti’Punch de l’après-midi. Ces noms de quartiers typiques : Petit Bourg, Ti coin, GoyavierFlamboyant, Gros Raisin, Montravail. Le nom des rues d’un quartier de Sainte-Marie : Fraternité, Amitié, Gaité, Liberté, Bons Amis. La pli si tol. Le Kréyol. Les étales de poisson, de fruits et légumes pays. Le chocolat Elot. Les « psst ». Les barbecues de poulet boucané en bord de route. La voiture de pain. Héler le voisin tôt le matin. Le Ti’Punch pour l’apéro. Ces gens qui jouent aux dominos au milieu de la place du marché. Toutes ces cases Créoles qui fleurissent les bourgs. Le taxi. Découvrir de nouveaux membres de la famille à chaque voyage. L’odeur des plats traditionnels le long de la route. Aller à la boutique Le Ti’Punch du soir Les plages de sable doré où noir avec leur mer turquoise et chaude. Les latrines de la plage de l’Anse Figuier ahah…

C‘est la Martinique que j’aime. ^^

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